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 Hébergement forcé des SDF : La vie contre la liberté ?

20/5/2009
Hébergement forcé des SDF : La vie contre la liberté ?
Posté le Mardi 23 décembre 2008 @ 19:44:00 par CPDH
Société

Le climat social est actuellement marqué par la polémique qui a suivi la proposition du 23 novembre 2008du ministre du Logement, Christine Boutin, d'héberger de force lespersonnes sans domicile fixe quand la température est inférieure à 6degrés. L'idée avait été lancée après la découverte du cadavre de l'uned'entre elles. Pour couper court à la controverse, le Premier ministrea partiellement désavoué Mme Boutin. Cependant, suite à un soutien nuancé de la part du Président de la République, le ministre quelque peu critiqué affirme le devoir des pouvoirs publics de porter assistance à ces personnes démunies : « Voulons-nousdans un pays comme la France, 5ème puissance mondiale, laisser mourirdes gens au motif de leur liberté dont je ne suis pas certaine qu'ilspeuvent l'exercer ? »

Le 11 décembre, suite au décès d'un autre sans-abri, le ministre a redit sa volontéde rendre obligatoire l'hébergement d'urgence. Il y a 100 000 SDF enFrance, mais la mesure ne concernerait évidemment qu'un faible nombre,la majorité des concernés ne refusant pas un abri provisoire.

Chaqueannée, le débat sur l'hébergement des plus précaires resurgit dès lespremières baisses de température et les premiers décès. La publicitéqui lui est donnée comprend probablement des aspects politiciens surlesquels il n'est pas édifiant de s'attarder. En revanche, l'oppositionprésumée entre la liberté de prendre le risque de mourir etl'obligation d'empêcher cette prise de risque appelle une réflexion.

L'Etata-t-il le devoir de passer outre la volonté d'une personne dépourvue detoit et de lui imposer des restrictions à sa liberté en vue de laprotection de sa vie ?

Pour aller plus loin...

D'emblée,il faut critiquer le propos de Mme Boutin sur la non-assistance à cespersonnes en danger par rapport au droit pénal : il n'y a pasd'obligation de secourir un sans-abri contre son gré s'il choisit deprendre le risque de la mort. L'argument du droit pénal ne peut veniren appui du discours du ministre. Cependant, le propos de ChristineBoutin interpelle les consciences, car il n'est pas dénué de bonnevolonté, qui plus est assumée sous des critiques faciles. Face à detels drames, la contestation aurait mérité d'être moins intéressée, etsi la proposition du ministre peut être critiquée, il faut encore quecela se fasse de manière sérieuse.

La dignité contre la personne : protéger la personne contre elle-même ?

Le Premier ministre a apporté un soutien partiel au ministre du Logement en sous-entendant que « Quand il y a un danger vital pour le SDF, la protection de la vie humaine prime sur toute autre considération. »

Undes fondements de l'idée du respect de la vie dans notre civilisation,c'est la notion de dignité. Une civilisation où cette notion estévacuée a perdu ce qui exalte la vie et peut être qualifiée de barbare.Si la vie humaine n'est pas protégée, le discours sur la dignité ne reste qu'au stade de la théorie.Mais par ailleurs, la reconnaissance dignité humaine se décline souscelle de droits et de libertés concrets. Et en amont, la dignitéhumaine peut être considérée comme justifiée par la liberté au sensmétaphysique : l'homme a la particularité de décider par la raison[accordée par Dieu] de ses choix de vie. La liberté pourrait-elle sevoir contrainte par la dignité ?

Chaquepersonne dispose de sa vie selon son gré, sa liberté le lui permet.Rien n'empêche le suicide, même si certaines législations lesanctionnent. Mais il s'agit alors d'un désaveu et non d'un empêchement,car l'homme reste libre de mettre fin à ses jours. En revanche, il estlégitime de prévenir le suicide, de tendre la main à qui veut sesupprimer. Il s'agit même d'un devoir moral, humain, notamment ici carla civilisation qui place la dignité et la vie humaines en son cœurcommande ce souci de l'autre. L'Etat a un rôle à jouer ici dans ce «suicide » involontaire des sans-logis. Peut-il les contraindre àpréserver leur vie ?

L'atteinteaux décisions intimes est dénoncée, et les critiques opposent laliberté et la vie, faisant prévaloir la première sur la seconde. Maisque pèse une décision dont la clarté du motif à la base du consentementà mourir ou du dissentiment à recevoir des soins est sujette à caution? Les sans domicile fixe sont des personnes et elles disposent engénéral de la capacité à consentir, à conclure des contrats parce qu'ilest leur reconnu une capacité de discernement. Il est cependantindéniable que la capacité juridique ne suit pas toujours la capacité effective.Comme chez toute personne, les états d'âme des personnes SDF peuventinfluer sur leurs décisions. La particularité concernant les plusprécaires est que ces états d'âme ne sont pas contrebalancés pard'autres références, par exemple un certain niveau de confort ou plusencore, un certain réseau social qui leur renvoie une image positived'eux-mêmes. Sans arbitrage fort au niveau des délibérations dans leurconscience, on peut craindre que certains démunis, n'évaluent plusréellement le risque de mourir et ce que le décès peut représenter. Etsans entrer dans le cliché de l'alcool [qui n'en est pas toujours un],il est impossible d'éluder le fait que le faible apport calorique del'alimentation quotidienne prive de résistance face à l'engourdissementprovoqué par l'alcool. La validité du discernement peut être mise endoute dans bien des cas. Parler de respect de la liberté en la faisantprimer sur la vie, comme le font certains opposants systématiques auministre du Logement est bien léger et on ne peut que le regretter.

Il y a comme l'idée que l'on trouve savoureux pour l'intellect de discuter sur l'opposition entre Liberté et Vie pour ne pas tenir compte de la seconde, pour des raisons parfois politiciennes.Les sans-logis ne semblent pas être le vrai sujet de ces discussionsauxquelles s'oppose le ministre du Logement. Contrairement aux pays oùle pragmatisme sait l'emporter, les protagonistes français semblent nepas finir de converser malgré l'urgence. Et la mise en avant purementthéorique de la notion de liberté exclut la cause même de la liberté,c'est-à-dire la capacité d'un individu d'arbitrer en son for intérieurentre différentes décisions possibles, la raison. Certaines personnesSDF n'ont plus cette capacité et s'il semble qu'elles se soientacclimatées à la souffrance et aux conditions météorologiques, ce n'esten réalité probablement pas toujours le cas. Elles s'y font même auprix d'une souffrance qui s'auto-alimente et que l'éventuelle absencede larmes ne saurait cacher. Qu'elles refusent un abri ne signifie pasqu'elles soient encore assez lucides pour refuser la sécurité et leconfort d'un gîte, car une décision n'est pas une preuve declairvoyance.

Dansleur épreuve, les plus démunis peuvent avoir l'impression qu'il n'y aaucune issue à la souffrance. Pourquoi intégrer un centre de refugealors qu'il faudra en partir dès que la température remontera ? Deplus, pour ces personnes, un centre représente un lieu de danger carelles peuvent s'y faire voler les derniers biens qu'elles possèdent. Ace niveau de souffrance et de solitude, il est possible que même unesimple paire de chaussures semble valoir plus que la vie, et qu'undémuni préfère encourir le risque de geler dans la nuit au-dehorsplutôt que de se la faire dérober.

Mettrela notion de liberté en avant pour la faire primer sur la vie est,semble-t-il ici, une opposition stérile à la proposition du ministre,une opposition qui fait fi de la nécessité que le consentement ou ledissentiment soit éclairé. Pourtant ceux qui disent se préoccuper de lasituation des plus précaires n'ignorent pas les paroles d'une célèbre chanson qui leur est dédiée : « Venez pas m'secourir, venez plutôt m'abattre pour m'empêcher de souffrir. »Une chanson qui rend bien ce que peut éprouver une personne sans abri,exténuée. Mais une chanson dont l'esprit invite et incite à ne pass'arrêter à ces mots, car personne ne peut être dupe : ce n'est pas lavie que refuse le sans-abri arrivé au bout du non-sens et del'abolition du discernement, c'est de l'aberration qu'il ne veut pas.

Faut-ilcroire que toute cette opposition à la proposition de Madame Boutinsoit non seulement intéressée politiquement, sans autre valeur quecelle d'une critique politicienne ? Ou pire, faut-il craindre qu'ils'agisse là d'une relativisation convaincue de la valeur de la viehumaine ? La même relativisation qui amène à demander la suppressiondes malades en fin de vie ? On peut se demander s'il n'y a toutsimplement pas un refus de voir la misère et la détresse, réalités que l'on peut préférer cacher(1) derrière le beau principe mal pesé de la liberté.

« Le pauvre parle en suppliant, et le riche répond avec dureté» nous enseigne le Livre des Proverbes (18:23). Les beaux discours surla notion de liberté, outre le fait qu'ils méconnaissent le mécanismeintrinsèque de cette notion en omettant la clarté du consentement, sontaussi des discours loin de la souffrance et de la dignité, des discoursdurs car insensibles à la réalité. Même quand ils affectent de défendrele sans-abri et sa liberté.

(Jean Degert) CPDH -23/12/08

(1) Réalité que l'on peut tout simplement préférer cacher parfois, sans convoquer la notion de liberté, comme en témoigne un stagiaire à la rédaction de France 2 à propos des personnes SDF évacuées à l'occasion de Paris Plage.

Tags : hebergement SDF

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