Du meurtre par « compassion » ou comme droit d’expression
20/5/2009
Du meurtre par « compassion » ou comme droit d’expression
Posté le Jeudi 23 octobre 2008 @ 15:46:00 par CPDH
Une mère qui avait étranglé son fils sévèrement handicapé en 2004, a été condamnée à un an de prison avec sursis,
le 17 octobre 2008, par la cour d'assises de la Meuse. Les jurés se
sont prononcés pour une peine inférieure à celle de deux ans avec
sursis requise par le procureur qui leur demandait de « retenir la main
gantée de la justice » en raison des remords exprimés par la mère et de
la souffrance qui l'avait amenée à commettre ce meurtre. La justice et
la société semblent de moins en moins sévères dans les cas d'homicides
volontaires, divers exemples en témoignent.
Ce
n'est pas la première fois que la justice se montre très clémente
envers des parents qui mettent fin aux jours de leurs enfants au motif
que la vie handicapée serait trop douloureuse. Le 9 avril 2008, une
mère qui avait noyé sa fille atteinte d'une hydro-encéphalie a été acquittée
par la cour d'assises du Val d'Oise sous les applaudissements du jury.
Récemment, Rémy Salvat, un jeune homme qui demandait la légalisation de
l'euthanasie au Président de la République, s'est suicidé
suite à la réponse négative de ce dernier ; précédemment sa mère avait
tenté de le tuer, mais un non-lieu avait été prononcé. Le meurtre quasi
médiatisé de Vincent Humbert en 2003, par sa mère et un médecin, avait débouché sur un non-lieu, empêchant tout procès.
Parallèlement
à ces infanticides, nous assistons à des décisions de justice
concernant d'autres types d'assassinats, en France ou à l'étranger, qui
surprennent par leur grande clémence. Ainsi en Allemagne, un cannibale,
reconnu sain d'esprit avait été condamné à 8 ans et demi de prison en
2004(1) avant que la Cour fédérale saisie d'un pourvoi du parquet, ne
renvoie l'affaire devant un autre tribunal qui condamna l'accusé à la réclusion à perpétuité, deux ans plus tard. En France, deux récents faits d'actualité ont été remarqués : le Président de la République a décidé de ne pas donner suite à la demande d'extradition
de l'Italie d'une femme terroriste membre des Brigades rouges qui avait
pris part à l'assassinat un commissaire de police dans la péninsule en
1981. La coupable avait décidé de se laisser mourir pour ne pas rendre
des comptes à la justice italienne. Dans la même veine, le leader du
Nouveau Parti anticapitaliste (NPa), Olivier Besancenot, a récemment
accueilli Jean-Marc Rouillan, cofondateur du groupuscule terroriste
Action directe et assassin du PDG de Renault en 1986 et d'un ingénieur
en 1985. Il a défendu la liberté d'expression sur ce sujet de celui qui a implicitement affirmé ne pas regretter son geste.
Ces
divers faits d'actualité ne sont pas isolés : ils se situent dans une
appréhension de la vie humaine qui se fait sous l'angle de l'idéologie
(droit de tuer pour des convictions politiques) ou de la psychologie
(droit de tuer pour ne plus avoir à supporter la souffrance d'autrui).
Il y a lieu de se demander si nous n'assistons pas là à une dérive de
plus en plus flagrante vers la culture de la mort.
Pour aller plus loin...
La redéfinition de l'idée de circonstances atténuantes
Dans
certaines affaires criminelles, de plus en plus la société semble
plutôt se placer du côté des coupables que des victimes ; les exemples
précédemment avancés en témoignent. Il semble y avoir à une perversion
en amont du système de rétribution : le coupable voit les causes de son
acte pris en compte de manière disproportionnée par rapport à leur
gravité. Si les circonstances atténuantes méritent d'être retenues pour
que la justice soit équitable et humaine, il apparaît de plus en plus
qu'au nom de certaines conceptions du monde, on ne se défende plus en invoquant des circonstances atténuantes, mais des causes justifiantes. Ces causes peuvent être l'handicap ou la lutte idéologique.
La
prise en compte de circonstances atténuantes se traduit par la
recherche d'éléments pouvant expliquer et « justifier » un acte
illégal, par exemple le geste meurtrier d'une femme battue par son
conjoint peut être « justifié » par les violences qu'elle subissait. En
revanche, une distinction est faite à propos des circonstances du
meurtre : l'acte de l'épouse battue qui dans un accès de colère ou pour
se protéger tue son mari n'est pas à placer sur le même plan que celui
d'une femme qui planifie froidement le meurtre de son mari. La clémence
de la justice sera bien plus grande dans le premier cas que dans le
second, où elle risque d'être même inexistante, car la préméditation
est un élément constitutif aggravant du crime.
Or que pouvons-nous constater ? La
société ou la justice ne regarde plus la notion de circonstances
atténuantes de façon traditionnelle mais de façon révolutionnaire.
Une révolution qui est le pendant pénal (au sens large, ce qui inclut
la réprobation sociale) de celle de la morale : on prend toujours en
compte les causes fondamentales d'un crime (par exemple, la violence
habituelle subie par son auteur), les causes circonstancielles (meurtre
commis par exemple au moment où son auteur se faisait battre), mais
elles sont considérées de manière plus large et surtout, les causes
circonstancielles sont de plus en plus évacuées ce qui laisse plus de
place à l'absence de prise en compte de la préméditation. Ainsi,
assassiner son enfant parce qu'on ne supporte plus de le voir handicapé
est une cause fondamentale acceptée mais souvent sans élément
déclencheur du crime contemporain à celui-ci ; oublier l'assassinat
d'un chef d'entreprise pour des raisons idéologiques sans qu'un élément
contemporain au meurtre ne puisse l'expliquer(2), c'est aussi évacuer
les causes circonstancielles. On pourrait tuer par conviction.
La
justice n'accepte pas cette dernière dérive - c'est ce qui explique le
retour de Jean-Marc Rouillan derrière les barreaux -, mais le discours
ambiant de certains milieux si. C'est le cas du leader du NPa, Olivier
Besancenot quand il défend la liberté d'expression d'un terroriste qui
n'est pas loin de faire la propagande politique de son crime ; c'est le
cas de ce professeur de Philosophie qui, dans Le Monde,
estime que le seul crime pour lequel le régime de semi-liberté dont
bénéficiait M. Rouillan a été révoqué est que l'assassin est cohérent
avec lui-même. Pour ce professeur, se vanter dans les médias de ne pas
éprouver de regret suite à un meurtre ne devrait pas être sanctionné.
Mais cette assertion semble révéler que pour ces idéologues, même le
crime en amont se justifie : si un terroriste est convaincu d'agir pour
une cause légitime, ses actes sont en cohérence avec ses convictions.
Il aurait droit à l'absolution pénale et à l'approbation sociale. Le
raisonnement de cette philosophe est, au vu de tous, dangereux pour la
société, mais pourtant il trouve son application dans divers faits
d'actualité dont les quelques exemples précités. Et alors que la
justice refuse une telle dérive concernant l'assassinat d'un chef
d'entreprise, elle l'autorise dans les cas où l'on assassine son enfant
handicapé.
Certes
dans ces derniers cas, un autre paramètre entre en ligne de compte : la
souffrance des parents. Pour autant, il n'y a pas moins acte criminel ;
dans tous les cas, des vies humaines sont supprimées. La justice
s'honore par sa magnanimité - qui la grandit, au sens étymologique du
terme -, mais elle se déshonore par le laxisme qui n'est qu'une
perversion de la clémence. Une justice laxiste est, par exemple, celle
qui n'entend qu'une des parties. En ne se mettant pas - ou pas
suffisamment - à la place des premières victimes, la justice oublie son
premier rôle : rendre son droit à chacun en vue de protéger l'équité et
l'ordre public. Les enfants handicapés que leurs parents assassinent sont-ils des justiciables et des citoyens au rabais ?
La prise en compte de la souffrance des parents infanticides ne peut
être éludée, le juge doit se mettre à leur place pour moduler sa
décision. La souffrance des enfants assassinés par leurs parents ne
doit pas être éludée, le juge ne peut que se mettre à leur place pour
fonder sa décision. Parce que le meurtre d'une personne handicapée,
même commis « pour son bien » reste un crime, la société ne peut
l'approuver, le juge doit le sanctionner. Même en modulant la peine, en
n'oubliant que les parents ont souffert de voir leur enfant paralysé
psychologiquement, intellectuellement ou physiquement, la justice ne
peut oublier l'une des vertus du procès et de la sanction : la
pédagogie par l'exemplarité. L'exemplarité dépasse l'exemple car elle
ne sert pas à illustrer un principe, elle est la défense d'un principe,
en l'occurrence l'interdit du meurtre. Sans cette
exemplarité, la société ne peut que s'effondrer : chacun comprendrait
cette défaillance comme l'autorisant à juger de l'importance de la vie
d'autrui et à la supprimer.
Toute
la sympathie - au sens de comprendre sa souffrance - que peut éprouver
le juge pour un meurtrier ne doit pas lui faire oublier un principe
fondateur du droit pénal moderne auquel il se réfère traditionnellement
: le principe de la légalité.
Le principe de légalité ou l'implicite protection de la société
Le
principe de légalité veut qu'il n'y ait « Pas de crime, pas de punition
sans loi. » La finalité est d'éviter l'arbitraire des juges. Si nous
extrayons toute l'essence de ce principe, nous voyons notamment que la
sanction pénale peut être considérée comme une auto-sanction que
s'inflige le criminel ou le délinquant : en décidant de commettre un
crime ou de tuer, il accepte le risque de voir la loi pénale le frapper
; il fait le pari de ne pas être puni. La justice pénale a pour mission
d'éviter qu'il ne remporte son pari, ce qui, outre le fait de rétablir
l'ordre du mieux possible, prévient par l'exemplarité de la peine
d'autres désordres futurs.
Dans
les différentes affaires d'infanticides mentionnées, les parents ont la
plupart du temps prémédité plus ou moins longuement le meurtre de leurs
enfants. La réflexion peut doublement dissuader de tuer : la
préméditation prenant un certain temps, le meurtrier a le temps de
délibérer en son for intérieur de la légitimité de l'acte et de prendre
en compte la sanction pénale. Aussi, ce temps de réflexion exclut
l'absolution pour des infanticides destinés à abréger les souffrances
d'une personne. La loi ne saurait fixer un principe que la justice
écarterait selon la nature des crimes sans que cela ait de néfastes
conséquences sur la sécurité juridique de chacun. Ne pas sanctionner
l'infanticide en prenant trop en compte la souffrance des parents,
c'est ouvrir la porte à la possibilité de voir de plus en plus de
parents tuer leurs enfants handicapés. Non par méchanceté, mais parce
qu'un discours pénal et social ambiant laisserait croire à la
légitimité des tels actes. S'il n'y a plus de peine, il y a le
risque que des parents réfléchissant aux moyens tuer leurs enfants
handicapés s'imaginent qu'il n'y aurait pas de crime dans la
réalisation de leur intention. Nous le voyons, des parents
n'hésitent pas à prendre le risque d'être condamnés à de la prison
ferme (les différentes meurtres énumérés ont eu lieu avant les
premières décisions relativistes) ; nous ne pouvons que craindre que
maintenant que des cours d'assises se montrent trop clémentes, d'autres
parents ne se retiennent même plus par crainte de la justice,
encouragés même à penser que le crime n'en est pas un. Il en va de même
concernant les meurtres pour des motifs idéologiques comme ceux commis
par les terroristes de mouvements gauchistes dans les années 80,
aujourd'hui excusés et justifiés - à défaut d'être déjà légitimés - par
une certaine opinion.
Nous
citions le cas de cannibalisme à Rotenburg de manière expresse parmi
ces différents crimes quasiment excusés par la justice et/ou la
société. Celui de Rotenburg est différent, car la victime n'était pas
handicapée et il ne s'agissait pas (pour le cannibale en tout cas)
d'abréger ses [éventuelles] souffrances. La faible condamnation par le
premier tribunal s'explique par la prise en considération des arguments
de l'avocat de la défense, dont l'affirmation que la victime consentant
à sa propre mise à mort, le crime était moins grave. Et là l'argument rejoint toutes les demandes d'euthanasie de plus en plus médiatisées.
La mère de Vincent Humbert et le médecin complice n'ont pas été jugés
car la souffrance du jeune homme a été prise en compte, et cette
souffrance et ce refus de la vie auraient été exprimés dans une lettre
au Président de la République. Aucun parent
ne peut décider de la légitimité de la vie de son enfant, aucune
personne ne peut décider que tuer pour des convictions politiques (ou
religieuses) est légitime, aucune personne ne peut tuer une autre sur
sa demande. L'exemple de l'Oregon qui a autorisé l'euthanasie sur demande et qui maintenant l'impose quasiment à certains malades
doit alerter sur les risques d'un affaiblissement de la réprobation
sociale et de la sanction pénale. Le ministre du Général de Gaulle,
Jean Foyer, décédé le 3 octobre 2008, avait mis en garde contre les conséquences à long terme de la dépénalisation de l'avortement :
« Vous
allez amener le Parlement à porter une atteinte au respect de la vie
humaine et je crains que cette atteinte ne soit suivie de beaucoup
d'autres. Déjà, ici et là, autour de nous et même en France, un avenir
particulièrement sinistre commence à se dessiner. En France, déjà, nous
entendons réclamer la stérilisation des infirmes et de certains
handicapés. Plus tard, lorsque dans une France dépeuplée, le nombre des
vieillards et des handicapés sera devenu insupportable, parce que
disproportionné à celui des actifs, on expliquera à nos successeurs
qu'une vie diminuée ou ralentie n'est plus une vie humaine et qu'elle
ne vaut plus la peine d'être vécue. » Nous y sommes.
Certains
parents infanticides doivent être considérés avec compassion et la
société a aussi un devoir moral d'épauler les parents d'enfants
handicapés. C'est aussi cela le lien social. Lors de son second mandat, le Président Chirac avait fait de la prise en considération des personnes handicapées un des axes de sa politique. Son successeur, Nicolas Sarkozy, s'est engagé à poursuivre l'effort. Il importe que cette volonté ne soit contredite par des dérives sociétales.
Une
société qui ne se met plus du côté des plus faibles mais accepte leur
mise à mort au nom d'une perversion de la charité est vouée à l'échec. L'écrivain catholique Gilbert K. Chesterton disait que « Le monde est plein de vertus chrétiennes devenues folles
» ; cette prétendue compassion en témoigne. Une compassion non déviée
prendrait en compte le droit à la vie des plus faibles comme des chefs
d'entreprises. Le meurtre ne peut être considéré comme un moyen
légitime d'exprimer ses convictions ou sa souffrance de voir celle d'un
autre. Ni la compassion, ni l'idéologie n'est un motif valable, car nul
ne peut se mettre à la place d'autrui pour décider que sa vie doit
s'arrêter là. Un jury ne peut applaudir une mère infanticide, même si
c'est pour lui témoigner de la sympathie dans son épreuve. Et la
justice qui se montre grande quand elle prend en compte des
circonstances atténuantes, resterait grande en protégeant la vie des personnes handicapés et des malades. Refuser de le faire, c'est signifier aux plus faibles que leur vie ne vaut pas la peine d'être vécue.
Rémy Salvat qui s'est suicidé a grandi dans cette idée, sa mère qui
avait tenté de le tuer n'ayant pas été condamnée. Parce que la société
et la justice appellent parfois - et de plus en plus - le Bien Mal et le Mal Bien.
(Jean Degert) CPDH - 23/10/08
(1) En
Allemagne, même après la fin de la peine, le coupable reste enfermé
plus ou moins longtemps pour protéger la société. Il ne s'agit pas
d'une majoration de sa peine, mais d'une mesure favorable au peuple.
(2) Georges
Besse était aussi le fondateur d'Eurodif, une usine d'enrichissement de
l'uranium dans laquelle l'Iran avait pris des parts. Son assassinat a
eu lieu au moment où la France allait refuser de fournir à l'Iran sa
part d'uranium enrichi. Les débats policiers ont porté sur les
éventuels liens entre l'Iran des mollahs et le groupuscule gauchiste
Action directe. Même si des liens pouvaient être établis entre ce type
de crime et de telles circonstances politiques internationales, il ne
saurait y avoir là de cause circonstancielle atténuant la peine pour le
meurtre.
Tags : meutre compassion justice
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!55 Articles à méditer/04
ESPAGNE – Un gouvernement qui prétend redéfinir l'homme
20/5/2009
ESPAGNE – Un gouvernement qui prétend redéfinir l'homme
Posté le Lundi 22 septembre 2008 @ 23:45:00 par CPDH
Le ministre de l'Égalité a annoncé le 4 septembre
2008 que le Gouvernement espagnol allait proposer une modification de la loi sur l'avortement datant
de 1985. Le but est de permettre aux femmes d'avorter sans restriction jusqu'à
la seizième semaine. Le ministre affirme que le texte sera préparé par un
comité d'experts disposant d'un « haut niveau scientifique et intellectuel ». La
refondation morale, culturelle et politique de l'Espagne amorcée en 2004 par le
Gouvernement Zapatero se poursuit sur plusieurs fronts reliés entre eux. Le
Gouvernement a décidé d'un coup de renforcer la laïcité et de reculer le délai de l'IVG qui
devra être libre et non plus justifiée par des risques psychologiques ou l'abus
sexuel(1). Ces annonces témoignent que José Zapatero connaît le lien entre
l'éthique populaire et l'héritage chrétien encore relativement fort en Espagne,
éthique dont il souhaite redéfinir le contenu. Cette actualité nous donne
l'occasion de nous pencher sur l'évolution de ce pays.
L'Espagne est une nation de 45 millions d'individus
avec une forte tradition catholique. Mais si le nombre de baptisés est
important, celui de pratiquants est relativement bas. Selon un sondage dont les chiffres ont été révélés en janvier 2008,
77% des Espagnols se disent catholiques et 17% des sondés vont à la messe une
fois par semaine. En 1978 le nombre de pratiquants était de 79% et en 2005 de
24%(2). Quant aux protestants, ils représentent à peu près 1% de la population.
Dans le cadre de cette déchristianisation, une
ville a même ouvert un bureau pour « apostasier » sa religion et se
faire débaptiser. Si l'on peut comprendre l'agacement ressenti par une
personne à qui l'on refuserait la possibilité de quitter une église, il est étrange toutefois
d'engager une telle procédure dans une mairie comme si la laïcité se posait en
religion alternative et le temporel pouvait appréhender le spirituel(3).
Si la mutation contemporaine de l'Espagne peut
s'expliquer par un certain désintérêt pour la chose religieuse, cette explication
ne suffit pas. Il peut y avoir un manque d'intérêt pour la religion sans
perte immédiate d'intérêt pour les valeurs d'origines religieuse. Un non
pratiquant peut tout à fait défendre de bonnes valeurs morales. Avant les
attentats du 11 mars 2004, le Parti populaire (PP) était censé remporter les
élections législatives assez facilement. La droite espagnole était alors
profondément conservatrice, au sens positif du terme. En dépit de la baisse de
la pratique religieuse, elle n'était pas contestée par la majorité du peuple
sur les questions sociétales. L'explication est davantage politique que
sociologique : en 4 ans, le Gouvernement Zapatero a saisi l'opportunité
qu'il avait pour remodeler la société, sachant que d'une manière générale, à
part les chrétiens, une grande partie de l'opinion ne se mobilise pas assez
fortement si ses intérêts propres ou directs ne sont pas en jeu, même si elle
n'approuve pas la ligne politique du gouvernement. Bien des électeurs
manifesteront pour une augmentation de salaire mais refuseront de défiler pour
s'opposer au mariage homosexuel même s'ils ne l'approuvent pas.
En 2004, l'Espagne était prospère et connaissait
un taux de chômage incompressible. Le Parti socialiste ouvrier (PSOE) de
Zapatero ne pouvait pas s'opposer fondamentalement au PP sur les questions
économiques, hormis sur une certaine précarité des jeunes travailleurs. Il lui
fallait donc trouver un cheval de bataille et son choix s'est porté sur une certaine
réforme de la société. Depuis sa première victoire, Zapatero ne cesse de
remplir ses objectifs : lutte contre l'influence chrétienne, redéfinition
de la famille, promotion de l'avortement et de l'homosexualité, etc.
Derrière ces dérives éthiques, ne peut-on pas voir une volonté de déchristianisation ? Ne servent-elles pas à miner
jusqu'à l'effondrement toute un héritage bâti sur plusieurs siècles ?
C'est en effet en faisant taire les voix morales que l'on peut présenter cette orientation
politique comme juste, faute de contradiction.
Pour aller plus loin...
Une refonte de la pensée et de la culture
Pour modifier les valeurs d'une société, le
procédé est simple : l'intéressé peut agir sur deux terrains. Il suffit de
bouleverser brutalement les repères et/ou d'agir sur le long terme, notamment
en façonnant les enfants. Les conditions sont cumulables, mais la seconde est
une nécessité car les coups de force peuvent échouer. Le Gouvernement espagnol
a choisi de mener sa conquête sur les deux fronts.
1. L'éducation
Suite à une loi votée en 2002 par le PP sous le Gouvernement Aznar,
l'enseignement de la religion catholique, d'une autre religion selon le choix
des parents ou d'un cours de morale était obligatoire dans les écoles primaires
et secondaires. On peut tout à fait comprendre que des parents s'opposent à ce
que leurs enfants reçoivent un enseignement religieux contraire à leurs
convictions et la loi respectait cette liberté en proposant une alternative.
Mais le PSOE a totalement pris le contre-pied de la loi en substituant un enseignement civique obligatoire à partir
de la rentrée 2007-2008. Le problème n'est pas dans le caractère contraignant
d'un cours, mais dans son contenu. En l'occurrence, ce « Cours d'éducation
à la citoyenneté et aux droits humains » vise, par exemple, à faire admettre
aux enfants que le mariage homosexuel ou l'homoparentalité est un mode familial
normal.
Faut-il
s'étonner qu'en Andalousie
assez fortement imprégnée de valeurs morales (86% de catholiques sur
lesquels 28% sont des pratiquants réguliers), la Cour supérieure de justice ait
qualifié certaines mentions du cours civique d'atteinte « illicite »
au droit des parents « d'enseigner à leurs enfants une conception de la
sexualité conforme à leurs convictions ». La Cour a même considéré que la
nouvelle évolution en matière de droits de l'homme s'appuie sur « Un point
de vue idéologique qui ne fait pas partie de la norme constitutionnelle ».
Les juges de la Cour
ne raisonnaient pas tant en fidèles catholiques - ce qu'ils ne sont peut-être
pas - qu'en juristes réticents à ce que les droits fondamentaux soient niés par
le Gouvernement. Dans une société encore fortement croyante, ils s'en sont
tenus à la Constitution,
norme supérieure à la loi, au lieu de l'interpréter de façon idéologique. Et
quand la loi sur le mariage est contraire à ses convictions et est
constitutionnelle, il reste au juge la possibilité
de démissionner.
2. La
religion
Pour contrer l'influence morale de
l'Eglise catholique, le Gouvernement a choisi de modifier les dispositions
concernant le financement des cultes. En minorant les crédits(4), les dirigeants espagnols espèrent
apparemment rendre le clergé inaudible. La question de la légitimité de ces
affectations peut se poser et la réponse est simple : si l'Etat aidait
l'Eglise catholique, c'était en compensation des prestations offertes par cette
dernière comme la mise à la disposition des collectivités des lieux de culte
pour des expositions, ou la prise en charge d'activités sociales. Il n'y avait
pas là de discrimination injustifiée. Si les voix morales(5) cessent
d'interpeler (comme par exemple à Madrid
pour défendre la famille) il est à craindre que bien des Espagnols ne s'interrogent
plus assez sur les choix éthiques imposés. Dès lors, bien des réformes sont
possibles sans provoquer trop de remous. Notamment des réformes touchant à la
définition de l'homme pour qui sonne le glas.
Une nouvelle anthropologie
Nous avons déjà parlé de la proposition d'une
commission de la chambre des députés de reconnaître des droits humains aux grands singes. Outre cette
quasi promotion de l'animal au niveau de l'humain, la redéfinition de l'homme
se fait par l'imposition d'une modèle familial alternatif niant la valeur de la
famille traditionnelle. Ainsi l'Espagne a légalisé le mariage gay et autorisé
l'adoption des enfants par des couples homosexuels. Le 30 juin 2005, une
semaine après le rejet du texte par le Sénat, la Chambre des députés a voté
définitivement le projet de loi. Un million de personnes avaient pourtant
défilé dans les rues de Madrid. La majorité parlementaire et le Gouvernement
sont restés inflexibles. A l'autorisation du mariage homosexuel, ont été joints
les droits dont bénéficiaient les familles conventionnelles
dont le plus spectaculairement mis en œuvre est le droit d'adopter des
enfants. En dépit des affirmations étayées par des rapports favorables à
l'homoparentalité, force est de constater l'échec de cette révolution égoïste sur le terrain : 40%
de ces enfants sont suivis
par un psychologue. Mais pour éluder la question, les dirigeants n'hésitent
pas à se référer à des données orientées, par exemple des études sur des
adolescents adoptés alors qu'ils avaient déjà une personnalité assez construite
et non sur des jeunes enfants. L'intérêt de l'enfant n'est plus pris en compte
dans cette nouvelle anthropologie reposant sur le mythe de l'individu-roi. La
négation de la famille conventionnelle, qui suit un modèle se retrouvant dans
toutes les cultures a pu se faire parce que l'Etat s'est prétendu légitime pour
imposer à la société un schéma dont elle ne voulait pas. Plus en amont, c'est
l'opposition du nouvel homme à l'homme proposé par le christianisme qui est
l'enjeu de ces évolutions. Il semble moralement insupportable à une partie de
la classe politique espagnole que l'image sociale de l'humain trouve sa source
dans le christianisme, même quand il n'est plus pratiqué. En opposition à une
religion, le Gouvernement se met à défaire ce que la nature constate depuis
toujours : la complémentarité sexuelle uniquement entre l'homme et la
femme et l'éducation d'un enfant par des parents biologiquement différents.
A côté de ces exemples de rejet de la loi
naturelle, la modification du statut des transsexuels en 2006 n'étonne
plus : ils peuvent juridiquement changer de sexe et de nom sans même
passer sur une table d'opération. Il leur suffit de produire un certificat
médical attestant de leur trouble psychologique et de leur suivi d'un
simple traitement hormonal. Ce n'est plus la nature qui définit l'homme, ni même
plus faussement l'opération, mais c'est désormais la quasi seule volonté
d'appartenir à l'autre sexe. A terme, la condition de deux années d'attente et celle
du traitement hormonal pourraient disparaître. Rien ne l'en empêche dans cette
logique de redéfinition de l'humain.
Les limites de l'appréhension de la dignité
humaine par la raison
La raison remplace l'éthique dans le choix de
redéfinition anthropologique de l'individu, de la Vie et de la société. Cela
explique, par exemple, que le ministre
de l'Egalité ait demandé à un comité de « haut niveau scientifique et
intellectuel » de faire des propositions, réduisant la question de la Vie à un débat intellectuel. Au
nom des Lumières - qui n'avaient pas que des aspects négatifs - l'homme a
choisi de se faire maître de sa destinée. Il se pensait bon, mais oubliait que
l'humanisme procédait de tout un héritage religieux, précisément chrétien.
Descellé du roc spirituel et moral qu'est l'Evangile, l'homme avançant dans
l'humanisme a perdu bien des vertus chrétiennes qui avaient été sécularisées
dans différentes cultures. Il s'est rendu compte face aux barbaries du siècle
dernier de ses limites morales, du danger de l'excès de confiance en lui-même,
mais il semble vouloir oublier la leçon. Et il refonde la civilisation et la
nature selon des fantasmes dont il devrait saisir la faiblesse morale.
En se faisant juge de sa propre dignité, l'homme
l'a mal perçue. Il confond dignité et droits de l'homme. Untel souhaite tel
droit, il lui est accordé au nom des droits de l'homme. Ainsi, dans le schéma
relativiste, chacun peut demander à être tué par des médecins, à changer d'identité
sexuelle, à se marier avec une personne du même sexe et à adopter en tant
qu'homosexuel des enfants dont les parents ne sont plus là pour les protéger.
Et pourtant... le Gouvernement Zapatero et les députés peuvent modifier toutes
les lois qu'ils souhaitent pour soi-disant transcrire juridiquement des droits
naturels, il restera toujours que les droits de l'homme, même quand ils sont
bons, n'équivalent pas à la dignité humaine : ils ne sont qu'immanents
tandis que la dignité reste transcendante, l'homme ayant été créé à l'image de
Dieu. De manière laïque, la Cour
de cassation française a implicitement reconnu cette distinction en rejetant
une demande du criminel nazi Klaus Barbie dans sa décision du 20 décembre
1985 : « Le droit à l'acquisition de la prescription [des crimes
contre l'humanité] ne saurait constituer un droit de l'homme. » Ce qui
empêche de reconnaître un tel droit de l'homme, c'est parce que les droits de
civils et politiques ne peuvent enfreindre la dignité humaine.
Les Lumières n'ont pas pu aboutir à
l'émancipation de l'homme et même Kant, philosophe de l'Aufklärung,
les
Lumières allemandes, a été obligé de constater la finitude de l'humain
qui ne
peut appréhender tout le réel et doit se contenter d'une vision
relative et incomplète de ce qui est et se satisfaire de sa perception.
Se rattacher à une acceptation d'une telle vision subjective et limitée
de la réalité, ne peut in fine
que conduire l'homme à nier sa propre dignité en croyant, comme le
penseur de Königsberg, la reconnaître.
On ne peut que voir le contraste entre la volonté
de l'Espagne de se montrer à la pointe de la modernité et affranchie des
valeurs qui l'ont façonnée des siècles durant, et la réalité : croyant
progresser, l'Espagne perd sa grandeur. Fatalement, par une loi de gravité
spirituelle, se
détacher du Ciel revient à dévisser.
(Jean Degert) CPDH - 22/09/08
(1) L'avortement est dépénalisé (et
non légalisé) en Espagne depuis une loi de 1985 Actuellement, trois cas
l'autorisent. Premièrement, si la femme présente l'avis d'un spécialiste autre
que le médecin qui pratiquera l'IVG, disant que l'intervention est nécessaire
pour préserver sa santé psychique ou physique, l'avortement est possible à tout
moment. Le risque est très facilement admis. Deuxièmement, en cas de viol l'IVG
est possible jusqu'à la douzième semaine de grossesse. Enfin, si son enfant
doit naître handicapé physique ou que l'on suppose qu'il sera handicapé mental,
une femme peut demander une IVG, après l'avis positif de deux spécialistes
autres que celui qui interviendra sur elle et l'enfant. Dans ce cas, elle peut
subir une IVG jusqu'à vingt-deuxième semaine de gestation.
(3) En ce qui concerne la
France, la pratique religieuse au sein des religions
chrétiennes est en baisse ainsi qu'en témoigne ce
document (erroné quand il affirme que 4 cultes sont reconnus depuis 1905, confondant avec la loi du 18 germinal
an X [8 avril 1802]concernant les cultes protestants et catholiques et
l'ordonnance du 25 mai 1844 concernant le culte juif) : - Selon un sondage
IFOP-La Croix de 2006 il y aurait environ 65%
de catholiques contre 80% au début des années 70. De 2001 à 2004, la pratique
est passée
de 10 à 7,7%.
- Chez les protestants, le
chiffre de 2% (1,2 million) de la population ne varie pas ; la part croissante des évangéliques est de 30% (395 000
dont 45 000 pour les églises des diasporas)
- Il y a 300 000 orthodoxes et autant d'apostoliques
arméniens. En y ajoutant les autres églises traditionnelles d'Orient (copte,
syriaque, chaldéen, maronite, melkite), on atteint un chiffre de 750 000
personnes se déclarant chrétiens de rite oriental.
(3) Si
les catholiques peuvent demander à ce que leur Eglise bénéficie
de 0,7% de leur déclaration d'impôts, il ne s'agit que d'une faculté. La
situation est différente de l'Allemagne où l'impôt ecclésiastique est
obligatoire pour le membre d'une église. Dans le cas cité, les personnes qui se
font débaptisées ne présentent pas leur demande par objection de conscience
fiscale.
(4) Même
si l'assignation fiscale dans la déclaration d'impôt des contribuables
choisissant de voir une part de leur imposition profiter à l'Eglise catholique
est relevée passe de 0,5 à 0,7%, en réalité il s'agit de couper les crédits. En
effet, du même coup l'Etat se dégage de son obligation de compensation et, qui
plus est, dans un pays où le catholicisme est en perte de vitesse, cette légère
hausse ne peut dissimuler un effondrement prochain.
(5) Les
évangéliques ont aussi averti le Gouvernement face à ces dérives. Cf. le
manifeste traduit sous cet article.*
* Manifeste
pour la responsabilité prophétique de l'Eglise évangélique en Espagne signé
par 18 conducteurs spirituels.
Après un sévère constat sur « la
situation morale que traverse notre pays et [après avoir discerné] notre devoir
en tant que chrétiens évangéliques et témoins de Jésus-Christ, et en
reconnaissant notre absence de fermeté et de clarté sur ce thème jusqu'à
aujourd'hui », dix-huit leaders évangéliques réunis à Alcorcon, Madrid,
les 22 et 23 septembre 2007 ont fait une déclaration sur la responsabilité de
l'église prophétique de l'église évangélique en Espagne.
Les
signataires - à titre personnel - sont Juan Barnreuther; David Burt; Wenceslao
Calvo; Demetrio Cánovas; Iñaki Colera; Bernard Coster; David Estrada; Francisco
González; Diego Guirao; Juan Hanna; J. A. Juliá; Curt Kenneth-Borrough; Boni
Lozano; Frances M. Luttikhuizen; Scot Musser; Juan Sánchez Araujo; Larry
Thornburg; y César Vidal.
Le manifeste :
1. Nous estimons
tout d'abord que la « situation morale dans laquelle nous nous trouvons
est extrêmement grave, avec l'institutionnalisation et la légalisation de
pratiques abominables pour Dieu que sont l'avortement(1), l'expérimentation sur
les embryons humains(2), les atteintes à la famille(3), le mariage homosexuel
[et le droit à l'adoption qui y est attaché](4), la confusion des identités
sexuelles(5) ou encore la prévarication et la fausse justice dans les affaires
de terrorisme et autres atteintes à la sûreté publique pour motifs
politiques(6) ». Toutes ces dérives sont condamnées par Dieu dans la Bible.
2. En conséquence, les signataires reconnaissent
qu'il est de la « responsabilité des chrétiens en cette période de
s'identifier avec ce que Dieu révèle, enseigne et commande dans sa Parole, pour
ainsi donner un témoignage sans faille de la Vérité », sans que cela emporte,
précisent-ils, de jugement de leur part à l'endroit de ceux qui, induits en
erreur par le diable, pratiquent ou promeuvent les comportements mortifères
dénoncés et qui sont appelés « à recevoir la grâce et le pardon de Dieu en
Jésus-Christ par le moyen de la foi et de la repentance ».
3.
Les signataires comprennent aussi
que leur devoir « est d'inciter les autorités à considérer le sens et les
conséquences de leurs actes et à cesser de bouleverser les valeurs et principes
posés par Dieu dans la Bible,
sinon elles mettront l'Espagne sous la colère divine(7).
4.
En ce qui concerne les actions
concrètes à mener, les signataires pensent que leur devoir de chrétiens dans un
pays démocratique est d'utiliser tous les moyens légitimes et légaux
« pour la défenses des valeurs vertueuses qu'enseigne la Bible ». A cette fin,
« Nous unissons nos forces avec ceux qui poursuivent les mêmes objectifs
que nous pour résister à ceux qui souhaitent bannir toute trace du
christianisme de la société. »
(1) Exode
20:13 (voir également Psaumes
139:13 ; Jérémie
1:5 ; Luc
1:15 ; Ex.
21:22-23...).
(2) Cf. note 1.
(3) Malachie
2:13-16 (v. également Matthieu
5:31-32 ; 19:3-9,
etc.) ; Ephésiens
5:22-24 (également Colossiens
3:18 ; 1
Pierre 3:1) ; Eph.
6:4 (également Deutéronome
6:6-7 ; Proverbes
1:1-10 ; Prov.
5 :1-2 ; Prov.
13 :24 ; Prov.
22 :6 & 15 et 23 :13-14).
(4) Matthieu
19 :4-6 (v. également Genèse
1:27-28 et 2 :21-24) ;
Lévitique
18:22 et 20:13
(v. également Romains
1:26-27 ; 1
Corinthiens 6 :9-11).
(5) Deutéronome
22:5.
(6) Proverbes
17 :15 (v. également Romains
13:3-4 ; Esaïe
1:17 ; etc.).
(7) Psaumes
2.
(Source : ACPress.net, MADRID,
02/10/2007. Traduction : Jean Degert)
Tags : avortement meurtre Espagne
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