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Agnès Castiglione : «Avec Pierre Michon, cette vie minuscule devient littérairement majuscule» » Auteur Victor OJEDA | Bloguez.com

 Agnès Castiglione : «Avec Pierre Michon, cette vie minuscule devient littérairement majuscule»

9/7/2009


Agnès Castiglione : «Avec Pierre Michon, cette vie minuscule devient littérairement majuscule»

Entretien. Maître de conférences en littérature contemporaine à l’université de Saint-Etienne, Agnès Castiglione considère Pierre Michon comme l’un des plus grands écrivains de notre temps. Elle lui consacre aujourd’hui un essai, intitulé Pierre Michon, publié aux éditions Textuel, dans la collection Auteurs et complété d’un CD audio, de différentes illustrations et d’une anthologie de textes d’un auteur à « l’écriture absolu ».

Vous n’en êtes pas à votre premier livre sur Pierre Michon…
Le tout premier colloque international consacré à Pierre Michon eut lieu à l’université de Saint-Etienne en 2001. J’en ai publié les actes sous le titre, Pierre Michon, l’écriture absolu, aux éditions de l’université de Saint-Etienne. Puis, avec l’aide d’un jeune doctorant qui fait sa thèse sur Michon, nous avons renouvelé l’expérience lors d’une journée d’étude à l’université de Cergy-Pontoise. Cette deuxième publication, toujours dans la même édition, s’intitule Pierre Michon : naissance et renaissance.

Est-ce donc à partir de 2001 que l’oeuvre de Pierre Michon a commencé à être étudiée?
Pas tout à fait. Il y a d’abord eu le très grand critique, Jean-Pierre Richard, qui reste l’un des pionniers de l’étude consacrée à Pierre Michon. En 1990, il a écrit à son propos un bel article, «Servitude et grandeur du minuscule», dans L’État des choses. Études sur huit écrivains d’aujourd’hui (éditions Gallimard). Trois ans plus tard, est sorti aux éditions Verdier l’ouvrage, Compagnies de Pierre Michon, réunissant les contributions de plusieurs écrivains.

Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour cet écrivain?

Je me souviens avoir lu les Vies minuscules, il y a fort longtemps, dans un train qui me ramenait de Paris et de devoir me tourner devant la glace de la fenêtre parce que j’étais en larmes. Cela a été un choc émotionnel, un pur émerveillement. C’est une écriture qu’on n’oublie pas, à laquelle on adhère immédiatement. Elle nous rejoint dans des zones extrêmement profondes. J’avais l’impression d’entendre la voix rassurante du texte, comme si on lisait contre mon épaule. Cette rencontre a tout déclenché. J’ai commencé à en parler dans les colloques et, peu de temps après, je présentais, à Metz, ma toute première étude des Vies minuscules.

Pierre Michon a-t-il ouvert la voix à un nouveau mouvement dans la littérature contemporaine française?
Assurément. Après les avant-gardes, la mort de l’auteur et la fin du sujet, tout d’un coup voilà une voix qui s’affirme avançant «dans la jeunesse de mes prétentions» (première phrase des Vies minuscules). C’est une voix qui se dit jeune. Il y a un sujet qui entreprend son récit et qui, curieusement, remonte à la forme très ancienne de la biographie, socle de toute la littérature occidentale. On peut prendre en exemple les vies de peintres que Pierre Michon a inaugurées avec la Vie de Joseph Roulin, Maîtres et serviteurs ou Le Roi du bois. Dans la littérature contemporaine, le modèle de la vie a été particulièrement fécond après les Vies minuscules et a permis de relancer la littérature contemporaine. Le terme même de «vies minuscules», je le vois très souvent employé, non pas à propos de Pierre Michon, mais à propos de littérature, dans les critiques littéraires, dans Le Monde des livres aussi.

Le terme «vies minuscules» serait-il devenu un concept littéraire ?
Oui, en ce sens qu’il désigne des récits brefs, tendus. Des récits qui vont sélectionner ce que Barthes a appelé des biographèmes. C’est-à-dire, des instants forts, des moments de rupture, des sursauts, des rencontres, tout ce qui va amener à un raccourci d’intensité. Ainsi, cette vie minuscule devient littérairement majuscule: elle transfigure une existence nulle en lui donnant une assomption littéraire.

Comment étudier l’oeuvre d’un auteur vivant? Est-ce par la rencontre de l’autre? Par la lecture uniquement?
C’est avant tout par la lecture. La rencontre, elle, permet de savoir comment l’auteur travaille, les lectures qu’il peut avoir. Mais je crois que pour étudier une oeuvre, le texte seul suffit. Il fournit assez d’éléments biographiques. De toute façon, l’écrivain n’est pas le mieux placé pour commenter son travail. Jean Giono, à qui j’ai consacré ma thèse, a abondamment parlé de son oeuvre. Mais à chaque fois, c’était un autre roman.

La rencontre de l’écrivain n’apparaît donc pas majeure dans l’étude d’une oeuvre?

Non. Elle sert avant tout à reconstituer l’historique de l’oeuvre qui n’est pas forcément celui de l’édition. Surtout chez Pierre Michon qui vient de publier Les Onze aux éditions Verdier, alors qu’il l’avait commencé 15 ans auparavant. Il n’y a pas de synchronie entre l’écriture et la publication. Les nombreux entretiens qu’il a donnés suite à la publication de ses ouvrages restent toutefois très éclairants. A la fois parce que Michon donne, sur la littérature en général et les grands auteurs qu’il connaît parfaitement bien, un avis vaste, ample et en même temps très précis. Et aussi parce qu’il montre que, dans son oeuvre, tous les aspects sont liés. On comprend, entre autres, qu’il a mis les onze membres du comité du Salut public dans un ordre bien précis. Cet ordre «michonien» est important à savoir parce qu’il entend une scansion, une prosodie, des retours de voyelles, de consommes.

En parlant d’entretiens… Dans votre livre, vous avez glissé un CD audio réunissant les entretiens entre Pierre Michon et Colette Fellous, lors de l’émission «A voix nue», diffusée sur France culture du 25 au 29 juillet 2002. Pourquoi avoir choisi ceux-là plutôt que d’autres?
Parce que c’est un entretien beaucoup plus autobiographique que les autres, qui sont plus littéraires. Là, il parle de l’endroit où il est né, de son enfance, de l’école, des gens qu’il a connus, de tout ce lieu qui est lié aux Vies minuscules. Ces entretiens sont plus «incarnés».

Il y a aussi des illustrations à la fin, des photos de voyage, des portraits, des peintures et des manuscrits. Est-ce une volonté de rendre accessible une oeuvre «pas facile», pour reprendre vos termes?
La vocation des éditions Cultures France est de diffuser, à l’extérieur de nos frontières, l’oeuvre d’écrivains majeurs de la littérature française contemporaine. Leur parti pris est de proposer à un public cultivé une présentation très sérieuse mais pas techniciste. Autrement dit, d’éveiller le désir de lire et d’aimer l’oeuvre. Il s’agit donc de la présenter, sans en gommer les aspérités, sans la vulgariser.

Dans votre essai, vous faîtes un rapprochement entre Beckett et Michon à propos de ce que vous appelez «le portrait double». Michon s’inscrit-il, d’une certaine manière, dans la ligne de Beckett?
Il y a des effets d’échos constants entre leurs deux oeuvres. Michon a consacré un texte à Samuel Beckett dans Corps du roi, et plus jeune, il avait joué En attendant Godot, sur la scène du théâtre. Mais si j’ai fait allusion au «portrait double», qui se manifeste chez Beckett dans la paire que forme ce couple de clochards, c’est pour montrer que l’art de la biographie propre à Pierre Michon est lui-même un portrait double. En portraiturant quelqu’un d’autre, c’est aussi soi qu’on dépeint. Ainsi, la biographie est très souvent une autobiographie oblique, comme le dit Jean-Pierre Richard.

Pierre Michon refuse l’appellation de «roman» pour désigner ses écrits.
Oui. Il a souvent marqué des distances à l’égard du roman. Il lui reproche ses longueurs, ses remplissages dans lesquels se perd en chemin le potentiel énergique de la prose. Il a arrêté La Grande Beune car il aurait fallu introduire la fornication, le meurtre, des rebondissements de toutes sortes pour traduire la puissance du désir de ce jeune homme, amoureux d’une belle buraliste. La brièveté est pour lui un gage de maintenir intact d’un bout à l’autre du texte la force émotionnelle et cette jouissance d’écrire. Le module de Pierre Michon est indubitablement le récit bref et son oeuvre, une succession de récits biographiques, et parfois même ouvertement autobiographiques, notamment quand il parle de la mort de sa mère dans Corps du roi.



Tags : litterature

Catégorie : !60_News littéraires/2009/06

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