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L'écrivaine Toni Morrison, lors de son passage à Paris, en mai dernier© Jacques Torregano/Jeune AfriquePremière
Africaine-Américaine à obtenir le prix Nobel en 1993, Toni Morrison est
l’une des voix majeures de la littérature contemporaine. Elle publie
son neuvième roman, Un don, une fresque poétique et déchirante sur
l’origine du racisme et de la ségrégation aux États-Unis.
Auteure
de romans, de pièces de théâtre, d’une comédie musicale, de recueils de
poésie et d’essais littéraires, Toni Morrison a raflé quelques-unes des
récompenses les plus prestigieuses : le National Book Critics Award en
1973, le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel de littérature en 1993.
Succès d’estime, mais aussi de librairie, car les récits puissants et
poétiques de cette grande dame de 78 ans figurent dans la liste des
best-sellers mondiaux. Ils perpétuent la tradition littéraire
africaine-américaine née il y a deux siècles avec les premiers récits
d’esclaves fugitifs.
De passage en France pour le lancement de la traduction de son
neuvième roman, Un don (voir encadré), elle a sillonné l’Hexagone à la
rencontre de ses lecteurs, qui se souviendront de ses éclats de rire.
Des rires nerveux et exubérants de jeune fille, laissant entrevoir
derrière son visage de chanteuse de gospel encadré de dreadlocks
l’enfant turbulente qu’elle a été.
Née Chloe Anthony Wofford en 1931, elle est la deuxième fille d’une
famille de quatre enfants. Toni, diminutif de son second prénom,
formera avec le nom de famille de son mari sa signature. De son enfance
modeste dans la ville industrielle de Lorain, dans l’Ohio, où son père
travaillait comme ouvrier-soudeur, Toni-Chloe garde en mémoire
l’omniprésence de la musique. « Toute la journée, notre maison
résonnait des chansons que fredonnait ma mère. Elle chantait des airs
de l’opéra, les arias de Carmen, le jazz, Ella Fitzgerald et, surtout,
l’Ave Maria avec cette voix riche de soprano qui, chaque fois que je
l’entendais, réjouissait mon cœur. » Comment s’étonner alors que ses
récits se muent en de véritables partitions de musique où les voix se
croisent, s’opposent, avant d’exploser en un final symphonique, emplies
de rage et de douleur.
Ses romans doivent beaucoup également au folklore noir du sud des
États-Unis, transmis aux enfants Wofford par les parents et les
grands-parents nostalgiques du Sud qu’ils avaient fui pour échapper au
racisme. Aujourd’hui encore, la romancière se souvient des soirées en
famille pendant lesquelles les adultes racontaient des histoires de
revenants et les plus jeunes leurs aspirations. La petite Chloe se rêve
danseuse. Mais ses parents l’orientent rapidement vers les études et
l’enseignement.
Solidarité féminine
Première femme de la famille à aller à l’université, elle se
spécialise en littérature anglaise et rédige une thèse de doctorat sur
le suicide dans les œuvres de Virginia Woolf et de William Faulkner.
Diplômée de l’université de Cornell et de Harvard, elle fait carrière
dans l’enseignement, avant de devenir directrice de publication chez
Random House. Ce n’est que tardivement que la future Nobel vient à
l’écriture. Un refuge après l’effondrement de son bref mariage avec le
père de ses deux fils, l’aboutissement d’une quête de soi en tant que
femme noire évoluant dans une société américaine, patriarcale et
ségrégationniste. « J’ai commencé à écrire en 1965, au moment de la
lutte pour les droits civiques, car un énorme changement se produisait
dans les relations entre Noirs et Blancs, explique-t-elle. Je voulais
rappeler ce qu’était la vie avant l’acquisition des droits civiques. Je
voulais également montrer à quel point les femmes, en particulier,
avaient été meurtries. »
Son premier roman, L’Œil le plus bleu, est publié en 1970. Il met en
scène la tragédie d’une jeune fille noire qui vit mal sa négritude et
prie pour avoir des yeux bleus dans l’espoir d’être aimée. Malgré sa
narration moderniste, ce premier roman passe quasi inaperçu. En 1973,
Sula ravit les féministes qui voient dans l’amitié décrite entre deux
femmes noires une illustration de leurs discours sur la solidarité
féminine. Toni Morrison connaîtra le succès avec son troisième roman,
Le Chant de Salomon (1977), une chronique familiale dans la veine de
Racines, d’Alex Haley. Mais surtout avec Beloved (1987), récit
dramatique d’une mère qui tue son bébé pour lui épargner une vie
d’esclave.
Un million d’exemplaires
Prix Pulitzer, Beloved est devenu un classique de la littérature
américaine et s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le
monde. Jazz (1992), Paradis (1999) et Love (2003), récits à travers
lesquels Morrison poursuit son exploration de l’univers
africain-américain, ont amplifié la légende de cette écrivaine qui
restitue avec talent et empathie les voix et les résistances des hommes
et des femmes trop longtemps marginalisés.
Toutefois, la vision du destin noir qui se dégage de ces romans est
tout sauf tragique car leur auteure connaît trop bien la profonde
humanité, la créativité, l’humour et la résilience des
Africains-Américains pour les reléguer au simple rôle de victimes
sacrificielles. L’arrivée à la Maison Blanche d’un président noir pour
lequel elle a mené activement campagne justifie l’espoir et l’optimisme
qui sous-tendent ses récits. Beaucoup pensent qu’ils ont préparé
l’entrée de l’Amérique dans le postracisme. « Je n’aime pas trop les
mots en “isme” mais, déclare Toni Morrison dans un éclat de rire, je
crois que quelque chose a bel et bien changé avec cette élection. »