Hadopi n'apporte pas de réponse globale pour réduire le piratage
11/5/2009
O. Klaba (OVH): "Hadopi n'apporte pas de réponse globale pour réduire le piratage"
Le
dirigeant du fournisseur de services Internet évoque l'hypothèse de
délocaliser son activité si la loi "Création et Internet" l'empêche
d'atteindre ses objectifs.
Nicolas Guillaume
04-05-2009
Quelles seraient les répercutions
sur les acteurs de l'économie numérique française si la loi HADOPI est
adoptée par le Parlement ? Pour répondre à cette question, Vnunet.fr a interrogé Octave Klaba, l'emblématique fondateur et dirigeant de l'hébergeur OVH.
Cet acteur implanté historiquement dans la région Nord, à Roubaix,
est devenu au fil des années le plus gros hébergeur de sites Internet
dans l'hexagone et affiche son ambition de devenir le numéro un en
Europe.
Si l'hébergeur ne dévoile pas son chiffre d'affaires,
différentes sources laisseraient entendre qu'il avoisinerait les 40
millions d'Euros. En termes d'emploi, l'entreprise a dépassé la barre
de la centaine de collaborateurs. Le poids économique d'un tel acteur
n'est pas négligeable.
Pour Octave Klaba, les problématiques
juridiques doivent prendre en compte les réalités économiques. Car la
perte de compétitivité face aux concurrents européens est une menace
qui pourrait se préciser si HADOPI était votée par le Parlement.
Le dirigeant d'OVH donne son avis sur la loi et analyse ses conséquences potentielles... sans langue de bois. (Interview réalisée le 30 Avril 2009)
Vnunet.fr:
Après avoir découvert que vous étiez le nouvel hébergeur du site
"jaimelesartistes.fr", vous n'avez pas tardé à réagir pour dire ce que
vous pensez de la loi HADOPI...
Octave Klaba: Nous
hébergeons ce site comme sept millions d'autres sites Internet. Tout le
monde peut commander une infrastructure chez nous et l'avoir en moins
d'une heure. Les problèmes soulevés par l'industrie du divertissement
(musique, cinéma) sont avérés, le piratage est une réalité. Mais ce
n'est pas seulement une réalité franco-française. Il ne faut pas
stigmatiser les Français en disant qu'ils copient illégalement de la
musique ou des films car en Europe et dans le reste du Monde, c'est
partout pareil, le piratage est un problème à l'échelle mondiale.
Hadopi n'apportera pas de réponse globale face au piratage car c'est
une loi qui va s'appliquer seulement sur notre territoire. Faire croire
que grâce à cette loi, l'industrie culturelle n'aura plus de
difficultés pour se développer est totalement faux. Comme toute
industrie, elle doit accepter de se remettre en question, certes
rapidement, mais de nos jours tout évolue très vite. Il faut savoir
prendre de risques, avoir des idées et aller de l'avant.
Vnunet.fr: En tant qu'hébergeur, quel sera l'impact de cette loi vis-à-vis de vos activités ?
O. Klaba: Nos infrastructures d'hébergement sont situées en France,
mais bon nombre de nos clients sont en Europe. Nous avons neuf filiales
à travers l'Europe avec un réseau en fibre optique qui dessert toutes
les capitales européennes. Nous devons déjà maitriser les différentes
lois des pays où nous sommes implantés. Cette loi sera un dossier
juridique de plus à gérer. De manière directe, nous pensons que
l'impact des dispositions issues de la loi Hadopi sera très faible sur
notre activité voir nul. Mais il n'est pas impossible que cela pose
quelques problèmes psychologiques à nos clients qui hésiteront avant de
se tourner vers un prestataire français et pourront préférer d'autres
concurrents en Europe. A titre d'exemple, le respect de la vie privée
en Allemagne est plus avancé qu'en France et les clients y sont
extrêmement attachés: Pourquoi prendre un risque avec un prestataire
français par rapport à un acteur allemand ? Quotidiennement, nous
devons déjà répondre à cette question posée par nos prospects européens
et il faudra désormais inclure dans notre argumentaire la loi Hadopi.
En résumé, il sera plus difficile de s'afficher comme un acteur
français de l'Internet.
Vnunet.fr: Le fait de proposer des serveurs hébergés en France avec des adressse IP étrangères peut-il poser problème ?
O. Klaba: Effectivement,
on se demande comment la loi va réagir par rapport au fait que nous
gérons les adresses IP françaises d'Ovh.com aussi les IP de nos
filiales en Europe. Physiquement, les serveurs sont en France mais le
réseau est européen. Les offres comme le RPS (Real Private Server)
poseront le plus de problèmes car le serveur a des adresses IP
européennes, il peut être hébergé partout en Europe mais les
infrastructures de stockage de données pourront être en France comme
dans d'autres territoires, et ceci n'est pas détectable grâce aux
réseaux privés. C'est la technologie qui le permet. Comment la loi
interprétèra toutes ces problématiques technologiques, on ne le sait
pas encore.
Vnunet.fr: Avez-vous discuté de cette loi avec vos clients étrangers ? Qu'en pensent-ils ?
O.
Klaba: En premier lieu, ils rigolent. Parce que croire qu'une loi
française appliquée en France va régler le problème du piratage au
niveau mondial c'est ... drôle. Celui qui veut pirater trouvera
toujours un moyen pour le faire. Certains nous demandent quand ils
devront partir se faire héberger dans d'autres pays, aux Pays-Bas par
exemple, où la loi est totalement différente.
Vnunet.fr: Pensez-vous que le filtrage peut dégrader la qualité de vos services ?
O. Klaba: Nous devons
faire face au filtrage mis en place par le gouvernement Chinois qui
empêche la consultation de contenu hébergé sur notre réseau. Donc nous
ferons avec le filtrage dicté par notre propre gouvernement. Les
méthodes sont les mêmes, seul le discours change.
Vnunet.fr: Avez-vous rencontré des décideurs politiques pour leur faire part de vos inquiétudes ?
O.
Klaba: Non. Je pense qu'il y a très peu de gens qui veulent discuter.
Le gouvernement a décidé de faire quelque chose pour l'industrie
culturelle, et au final, il a acouché de la loi HADOPI. On ne pourra
pas l'accuser de n'avoir rien fait pour cette industrie. Nous ferons
donc avec ou sans cette loi. C'est à l'entreprise de s'adapter au
contexte et trouver les solutions pour ses clients. Et si la loi nous
pose des problèmes, on pourra toujours trouver des solutions pour nos
clients.
Vnunet.fr: Hadopi pourrait donc entraîner une
perte de compétitivité par rapport à vos concurrents, en premier lieu
ceux basés en Europe ?
O. Klaba: Notre activité est
aisément délocalisable. En étant à Roubaix dans le Nord de la France,
nous pouvons acheter du terrain à une vingtaine de kilomètres pour
créer des centres de données en Belgique, voir même 300 kilomètres plus
loin et proposer nos solutions à partir des Pays-Bas ou de
l'Angleterre. Si la loi nous fait perdre des clients ou nous empêche
d'atteindre notre objectif d'être le numéro un européen, alors nous
n'hésiterons pas une seule seconde à deployer nos data centers ailleurs
en europe pour donner la possibilité à nos clients de choisir le pays
dans lequel leur infrastructure sera hébergée.
Vnunet.fr:
Donc pour continuer de vous développer, si les lois françaises ne sont
pas compatibles avec votre activité, ce sera la délocalisation ?
O. Klaba: Ce seront nos clients qui décideront pour nous. Nous ne ferons que traduire leurs besoins.
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