Hommage au père
31/3/2009
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Par aliette armel (Écrivain)
Des lettres au père, la littérature de tous les pays et de tous les temps en recèle, prenant
les formes les plus diverses. On pourrait même dire que la littérature
est une immense «lettre au père et à la mère»: c'est avec eux que
débute l'histoire, celle de tout homme et de toute femme.
C'est
par rapport à leur présence ou à leur absence que les personnalités se
construisent. C'est par eux que chacun cherche à être reconnu pour ce
qu'il est et ce qu'il fait. La démarche inverse revêt une importance
tout aussi grande: reconnaître, soi, son propre père, accepter ce qu'il
a été, ce qu'il laisse en héritage et ce legs plus subtil encore de
l'éducation, ce temps le plus souvent partagé: l'enfance de l'un, l'âge
considéré comme adulte de l'autre.
La Lettre au père la plus célèbre de la littérature occidentale a été écrite par Kafka, en 1919, à l'âge de 36 ans, alors qu'il se savait atteint de la tuberculose. C'est une lettre que Hermann Kafka
n'a jamais lu, alors qu'il était vivant au moment de son écriture et
qu'il a survécu à son fils: c'est à ses parents que Kafka a écrit un de
ses derniers courriers à la veille de sa mort, en 1924, sans y exprimer
ni la violence ni la souffrance que provoquait en lui l'évocation de
ses relations avec son père: «Par ta faute, [j'ai] perdu toute confiance en moi, [j'ai] gagné
en échange un infini sentiment de culpabilité (en souvenir de cette
infinité, j'ai écrit fort justement un jour au sujet de quelqu'un: "Il
craint que la honte ne lui survive") ».
Kafka cherche la vérité sur une relation qui
dresse sur la route de son existence des obstacles impossibles à
franchir. Gagner sa vie, se marier lui apporteraient la liberté par
rapport à l'emprise paternelle et c'est cette emprise même qui renforce
à chaque instant ses barrières intérieures: «L'obstacle essentiel à
mon mariage, c'est la conviction, maintenant indéracinable, que pour
pourvoir à la suffisance d'une famille, il faut avoir toutes ces
qualités que j'ai reconnues en toi, bonnes et mauvaises prises ensemble
telles qu'elles se trouvent organiquement réunies dans ta personne.»
Même la force de l'analyse que Franz déploie dans cette lettre aggrave
son propre cas et le constat d'échec implacable qu'il dresse sur son
existence.
Le portrait du père n'est ici que l'image du ressenti du fils. Il évoque celui que Duras
dresse de sa mère dans ses romans autobiographiques ou ses interviews
et dont Jean Vallier, le dernier biographe de Duras, a vigoureusement
contesté la réalité historique. Kafka et Duras s'affrontent au père et
à la mère pour la plus grande gloire de la littérature, en prenant le
risque d'une écriture ancrée au plus profond du soi et d'une lucidité
qui ne calme en rien leurs angoisses: c'est une libération qu'ils
cherchent. Pas la rencontre d'un autre à jamais enfermé dans une forme
de toute-puissance et de déni que la mort ne parvient même pas à faire
disparaître (la mort de la mère de Duras telle qu'elle la raconte dans La Vie matérielle, la mort de Franz Kafka «épouvanté par la vie»).
Le discours d'anthologie prononcé par Orhan Pamuk devant l'académie suédoise lors de sa réception du prix Nobel de littérature en 2006
est une autre forme de «lettre au père», à l'opposé de celle de Kafka
par bien des aspects, mais tout aussi importante sur le plan littéraire
et sur le plan de la connaissance de l'être humain.
Beaufils/Sipa
Orhan Pamuk
Le père qu'évoque Orhan Pamuk
entretient avec son fils des rapports affectueux et de confiance,
empreints de pudeur et de réserve. C'est un homme qui n'a pas connu une
vie lisse (il est parti plusieurs mois vivre à Paris, loin de ses
enfants) mais qui a réussi socialement, qui aime la vie et ses
agréments et sait plaisanter. Il a toujours encouragé son fils: premier
lecteur de son premier manuscrit, il lui a prédit, dès cette lecture,
le prix Nobel.
Lorsqu'en 2000 il remet à son fils une petite valise remplie de ses propres écrits,
ses manuscrits et ses cahiers à lire après sa mort pour éventuellement
publier ce qui le mérite, ce n'est pas une surprise: le fils a surpris
à plusieurs reprises chez son père, la force de ce regard intérieur qui
fait de l'homme un écrivain. Le discours développe avec précision,
sensibilité et un souci extrême d'exactitude et de justesse, le
cheminement intérieur du fils, confronté au désir et à la crainte
d'ouvrir la valise - «Même à mon âge déjà avancé, je tenais à ce que mon père ne fût que mon père, et non un écrivain».
Puis, face aux textes, il développe les réflexions que leur lecture
suscite: il revisite ses choix, celui de faire profession d'écrivain,
d'affronter la solitude de cette vie et ses angoisses - «Je connais
par moi-même que la majorité écrasante de la population mondiale vit
avec ces sentiments oppressants en luttant contre le manque de
confiance en soi et contre la peur de l'humiliation» -, et la
place centrale qu'il accorde à l'écriture. Il s'agit bien d'une
relation de filiation, mais aussi d'un lien entre deux hommes, que le
partage de la position d'écrivain, juste avant le décès du père,
ravive: ils parviennent, par le silence et une compréhension profonde,
à éprouver une sensation identique que le fils, peu habitué, défini
comme «un tressaillement embarrassant de bonheur».
Lorsqu'Orhan Pamuk a conclu: «Mon
père est mort en décembre 2002. Honorables membres de l'académie
suédoise qui m'avez accordé ce grand prix, cet honneur, et vous leurs
éminents invités, j'aurais beaucoup aimé que mon père soit parmi nous
aujourd'hui», un frisson a parcouru la salle d'apparat de
l'académie. Le père mort était vraiment présent pour assister à la
remise du Nobel qu'il avait prédit à son fils.
«C'est triste une main d'homme qui n'a jamais tenu un livre entre ses doigts»: écrivain de pièces de théâtre et de romans à la langue sobre et forte, Ahmed Kalouaz n'a pas eu la littérature en partage avec son père, «ni [ses] envies, [ses] émotions [ni ses] rires».
Le seul moment où ils se sont sentis, l'un et l'autre, de plain-pied,
c'est celui où, au début des années 1970, ils ont travaillé côte à
côte, pour «trois francs quarante de l'heure» à décharger «des wagons de produits frais aux portes du jour» et à «récupérer
les cartons traînant sur les quais, pour les mettre en botte à l'aide
d'une ancienne moissonneuse reconvertie dans le tri sélectif». Le
fils qui sait lire et a été à l'école, comme ses nombreux frères et
sœurs, se révolte à sa manière, qui n'est pas celle du père: il met le
feu à l'ancienne moissonneuse et décide d'abandonner définitivement ce
travail d'esclave. «Autour de la machine détruite par le feu nous nous séparons pour toujours, sans le savoir vraiment.»
C'est surtout l'appartenance au lieu, à une culture qui les différencie: depuis
1972, Ahmed refuse de retourner au pays où le père s'obstinera à être
enterré, à défaut d'avoir pu y finir ses jours dans la maison qu'il
avait économisé pour acheter. «La mort qui rode en Algérie [condamne l'ouvrier à la retraite] à attendre derrière [sa] fenêtre, et à subir la lente dérive des mois.» Pendant quatre ans, le fils «condamne au silence et à l'abandon» ses parents qui ont cédé «aux appels à la prière, à ces codes» dont cette famille «ignorait l'existence»:
au jour de ses seize ans, ils imposent à la petite sœur une conduite
d'un autre âge au nom de préjugés incompréhensibles. Neuf ans plus
tard, la jeune fille meurt, dans un accident de voiture. «Au cimetière, écrit Ahmed Kalouaz qui s'adresse directement à son père mort, nous
ne t'avons pas vu. Cette envie une nouvelle fois de défier le monde, de
rester accroché à tes certitudes, tes maladresses. Toute ta vie tu as
adopté cette façon de faire, la méfiance et la colère unies comme des
sœurs jumelles.»
Avec
pudeur, Ahmed Kalouaz reconstitue l'itinéraire de cet homme silencieux,
qu'il a vu si souvent partir au travail, sa musette sur l'épaule. Il
ressuscite «l'image triste de l'homme qui n'a jamais serré ses enfants dans ses bras. Personne ne t'avais appris».
La justesse du portrait directement adressé à ce «tu» avec lequel, de
son vivant, il n'a eu aucun vrai échange tient à son caractère factuel,
avec des éclats poétiques et des mots rares qui ne cherchent pas à se
faire valoir. Il est en correspondance profonde avec un homme qui a
toujours lutté pour l'essentiel: de la nourriture, des vêtements, un
toit pour lui et sa nombreuse famille, conquis par sa seule force de
travail. La voix du narrateur avance avec fermeté et douceur comme s'il
retenait son souffle, pour ne pas crier, pour ne pas pleurer, et pour
dire «je t'aime» à un homme auquel ce verbe restait étranger: il rend
son histoire à l'émigré qui croyait ne pas en avoir, tissant un hommage
au père d'une grande noblesse.
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